" Ne sachant plus où se trouvent mes clés, je fonce chez Chloé et je m'aperçois que nous sommes en retard (en même temps je pense que c'est cool) et c'est Lauren Hynde qui ouvre la porte et nous échangeons des regards dépourvus d'expression jusqu'à ce que je dise "Tu es... magnifique ce soir" et soudain elle a l'air dévastée par la douleur ou peut-être par quelque chose d'autre peut-être quelque chose de Versace et elle ouvre plus largement la porte afin que je puisse entrer dans l'appartement de Chloé où Baxter Priestly, ultra-grunge, assis au comptoir de la cuisine, coupe de cheveux de piaf et lunettes Oakley, est en train de rouler un joint coupé au Xanax, et la chaîne de science-fiction est allumée mais sans le son et des enceintes à dix mille dollars provient un air de pop rêveuse et luxueuse et Chloé est debout près de Baxter et mange un petit feuilleté à la menthe, déjà dans la robe de Todd Oldham, écoutant Baxter dire des trucs du genre "J'ai vu un clochard avec des abdos fantastiques aujourd'hui" et sur le comptoir en marbre il y a treize bouteilles d'eau minérale à divers degrés de consommation, à côté des fax empilés qui disent tous JE SAIS QUI TU ES ET JE SAIS CE QUE TU FAIS, et la douzaine de tulipes blanches que je suis censé avoir envoyée à Chloé est disposée dans un vase en cristal géant que quelqu'un du nom de Susan Sontag lui à donné.
- Tu as vraiment de la repartie, mon ami, dis-je, les dents serrées en donnant un claque sur l'épaule de Baxter, le faisant sursauter, je me penche pour embrasser Chloé dans le même mouvement, attendant que quelqu'un me dise à quel point je suis chic.
Derrière moi, Lauren Hynde traîne près de la porte d'entrée et Chloé dit quelque chose du genre "La limousine nous attend en bas" et je hoche de la tête en signe d'assentiment et je vais vers la chambre, tout en m'assurant que Chloé aperçoive la grimace que j'adresse à Baxter qui continue à trier les graines de son joint.
(...)
Je reste sans bouger et puis je regarde ma montre et je reviens vers le lit où je commence à vider le sac Comme des Garçons, pour que mes vêtements soient envoyés chez le teinturier de Chloé. Sans y penser, je sors le chapeau que m'a donné Lauren, tout écrasé.
- Qu'est ce que c'est que ça? dit Chloé derrière moi.
- Oups, mauvais chapeau, dis-je en le fourrant dans le sac, une imitation de Bullwinkle qui la faisait rire autrefois mais qu'elle ne remarque même pas maintenant, et elle ne regarde pas le chapeau d'ailleurs, elle pense à autre chose.
- J'aimerais vraiment que les choses s'arrangent, dit Chloé d'une voix hésitante. Entre nous, précise-t-elle.
- Je suis fou de toi - Je hausse les épaules - Tu es folle de moi.
Je hausse les épaules de nouveau.
- Ne fais pas ça, Victor.
- Quoi?
- Je suis contente pour toi, Victor, dit-elle, tendue, debout devant moi, épuisée. Je suis vraiment contente pour toi ce soir.
- Tu as l'air en plein faux orgasme, baby, et sucer ce truc géant à la menthe n'arrange pas vraiment les choses.
Je la frôle de nouveau en passant.
- C'est à cause de Baxter?
- Ce crétin? Arrrêttte. Il fait un froid glacial dans cet appartement.
- Hé, Victor, regarde-moi.
Je m'arrête, soupire, me retourne.
- Je ne veux pas avoir à m'excuser auprès de gens insupportables de la gentillesse incroyable de mon petit ami, OK?
Je regarde dans le vide ou ce que j'imagine être le vide jusqu'au moment où je finis par dire "En règle générale tu ne devrais pas trop attendre des gens, chérie" et puis je l'embrasse sur la joue.
- Je viens de me faire maquiller, alors ne me fais pas pleurer. "
Bret Easton Ellis a écrit American Psycho, Les Lois de l'attraction, et d'autres livres plus perturbés et incroyables les uns que les autres, et pourtant voyez ce que j'arrive à dénicher dans les 537 pages de Glamorama, il suffit juste de regarder.
Pourquoi je mets ça? Pour refaire votre culture? Après Hanif Kureshi, Bret Easton Ellis? Non.
C'est juste que ce passage m'a troublée, m'a touchée, m'a choquée, ce que vous voulez mais m'a fait "tilt".
Je pourrais vous parler de mes problèmes, de mes amis, de ma famille, de mes amours.
Je fais mieux, je vous explique tout cela à travers une oeuvre litteraire que je vous conseille de lire.
Ça ne vous plaît pas? Ce n'est pas grave car si c'est le cas je sais que vous n'avez pas tout lu au point de découvrir ces mots.
Allez, courrez à la Fnac, ce blog vous aura au moins fait découvrir un véritable auteur qui ne parle ni de se plaindre dans la nature ni de comment montrer à la fille qui est dans le coma et dont le "fantome" vous harcèle que vous êtes amoureux d'elle.
